Il n’y a rien à faire

Dormir dans le froid, manger de la merde, tourner en rond, recommencer. Ce cycle, je le connais bien depuis le temps. Il n’y a rien à faire.

Aucune idée du temps que j’ai passé ici, les jours se suivent et se ressemblent. Une fois de temps en temps un enfant s’arrête devant la grille et me regarde avant que sa mère ou son père ne l’appelle. C’est le plus proche d’une relation que j’ai. Ça, et la gamelle jetée dans ma cage le soir. Il n’y a rien à faire.

J’ai pensé à tenter de partir, loin d’ici. Mais à quoi bon, il n’y a rien à faire.

La seule chose que j’aurais voulu est impossible. Tout ce qu’il me reste maintenant ce sont mes souvenirs. Ceux de Anne. Ceux de Astier. De la vie qu’on avait. Au bar, à la maison, en balade. Y penser me fait souffrir atrocement, mais je ne peux m’en empêcher. Il n’y a rien à faire.

J’ai passé une grosse partie de ma vie dans une cage similaire, et pourtant celle-ci me paraît bien pire que dans mes souvenirs. Peut-être est-ce vrai. Peut-être pas. Les humains ici sont distants. Les employés ne m’approchent pas. Les autres ne me voient même pas. Il n’y a rien à faire.

Les vieux chiens, ça n’est pas ce que les gens veulent. Un bon chien, c’est un chien jeune, joli, une boule de poil à mettre dans le salon comme décoration et jouet pour les enfants. Il n’y a rien à faire.

Je repense à Astier. Je repense à Anna. Et je repense à leur famille qui m’a abandonné à nouveau. Rage. Il n’y a rien à faire.

Les autres chiens sont dans d’autres cages, invisibles à mes yeux. Je les entends parfois. Les jeunes ne restent pas, les vieux ne parlent plus. Il n’y a rien à faire.

Lorsqu’il pleut, je suis trempé, lorsqu’il neige, je suis gelé. Et lorsqu’il fait chaud, je n’ai pas d’eau. Il n’y a rien à faire.

J’espère revoir bientôt cette mégère qui m’a prit mes humains, j’espère que bientôt elle me visitera moi aussi. Il n’y a rien à faire.

Rien à faire.

« Eh, petit. » Des doigts contre la grille.

J’ouvre les yeux. Je vois une femme, elle passe ses doigts à travers les barreaux. J’arrive à me lever, ça faisait longtemps. Je la sens, sa peau est sombre, je ne reconnais plus les odeurs. Elle me caresse. C’est agréable, si agréable. J’avais oublié cette sensation.

« T’as pas l’air bien petit. Ça doit faire longtemps que tu es là, mon pauvre. »

Si tu savais.

« Ça te dirait de sortir ? »

Impossible. Les vieux chiens ne sortent pas.

« Je vais revenir bientôt avec mon fils, tu verra. »

Elle est partie. Il n’y a rien à faire à nouveau.

« Tu vois, c’est celui-ci. »

Des paroles. On vient chercher un des jeunes chiens.

« Il a l’air vieux et fatigué le pauvre, on peut pas le laisser là maman. »

Du bruit, une serrure, une porte qui grince. Une ombre devant moi. J’ouvre les yeux. C’est la femme. Il y a trois personnes avec elle. Pourquoi tout ce monde ?

« Allez, tu veux venir, Sakapuss ? »

Mon nom. Pourquoi mon nom ?

L’un d’eux s’approche. C’est moi qu’on vient chercher. Pourquoi on vient me chercher ? Je suis un vieux chien, les vieux chien ne sortent pas.

Si. La porte est ouverte. On vient me chercher. On me fait sortir. Je veux sortir. Quelqu’un veut de moi. Il y a enfin quelque chose à faire.


Écrit le 5 Sans-culottide 229.

Un air frais dans la nuit

Il était tard dans la nuit. Il faisait froid et un silence de mort régnait sur la rue. Rien de tout cela ne dérangeait Daniel, la nuit était son domaine. Il se tenait aux cotés de Lissandre, qui avait demandé un coup de main, comme iel disait. Le coup de main consistait essentiellement à rester planter à coté d’ellui et ne pas dire un mot. Il était important qu’on le voit bien cela dit selon Lissandre, ça lui permettrait de mieux remplir son rôle d’épouvantail, aussi étaient ils près d’un lampadaire. Le seul de la vielle rue du cimetière en fait, juste devant celui-ci. L’endroit était proprement charmant, des tombes, la vielle église, le mur en pierre à moitié écroulé par endroit, l’ombre du château du village projeté par la pleine lune, le vent dans les arbres…

Au bout d’une heure ou deux de silence total et d’ennui franc, il faut l’avouer, quelqu’un arriva enfin. Lissandre intima le silence à Daniel, même si celui-ci n’avait pipé mot depuis qu’il était là. C’était un homme, assez petit et avec dans la main une mallette similaire à celle de Lissandre. Ils échangèrent quelques mots, échangèrent leurs mallettes respectives et y jetèrent un coup d’œil. Puis l’homme reparti de là où il était venu. Lissandre et Daniel en firent de même, il l’accompagna jusqu’à sa maison, toujours dans le silence.

Une fois arrivé, iel lui proposa d’entrer et il s’exécuta.

« Merci pour ton aide, reste là, j’ai un truc pour toi. » dit-iel en partant dans une pièce du fond de la maison.

La maison semblait ancienne, une ferme probablement, c’était le cas de beaucoup de maisons dans le village. Murs épais couverts de torchis, tapisserie ancienne répartie en cinq ou six couches successives au fil des générations et des goûts, meubles en bois quasi incassables. Iel revint au bout d’une minute ou deux, avec une liasse de billet à la main.

« Tiens, pour le dérangement. »

Il regarda la liasse avec un air abruti, du point de vue de Lissandre.
« Il doit y avoir deux cent balles là-dedans !
— C’est ça oui, tu compte vite, répondit-iel en souriant. Si tu veux plus, j’ai un travail à plein temps à te proposer.
— Un travail comme ce soir ?
— Non, ce soir c’était exceptionnel. Je ne connaissais pas ce type et je voulais être sûre de pas avoir de problème avec. Je sais me défendre sans problème, mais c’est toujours plus efficace d’avoir quelqu’un qui fait peur avec soi.
— Attends, c’est moi qui fait peur ?
— Un vampire, ça fait peur à tous les humains. »

Il ne répondit rien, iel avait raison.
« Non, c’est un travail un peu plus excitant que j’ai à te proposer. Tu as déjà travaillé dans les affaires ?
— Dans une autre vie, oui. Mais c’était il y a très longtemps.
— Tu te souviens de comment ça fonctionne ?
— Vaguement oui.
— Parfait, il faudra juste que tu sois un peu plus… discret. Et brutal, parfois.
— C’est quoi exactement comme travail, Lissandre ?
— Du recel. »

Il s’étrangla à moitié en entendant ça.
« Du recel ? Mais enfin c’est quoi ton travail à toi ?
— Je gère un petite entreprise locale, rien de plus. Enfin, plus qu’une entreprise, nous sommes une famille. » Iel fit un clin d’œil à Daniel.
« Pourquoi tu me fait confiance comme ça ? On se connaît pas tant que ça je pourrais être un informateur, je pourrais…
— Tu pourrais rien du tout. J’ai des sources. Et puis, tu as attaqué la justicière locale je te rappelle, j’ai pas besoin de te faire confiance puisque si tu me trahis ton identité finira directement dans sa boîte au lettre.
— Donc, dit Daniel après un long silence, j’ai pas vraiment le choix en fait.
— Bien sûr que si, je ne te force à rien ! La seule chose pour laquelle t’as pas le choix c’est celui de garder le silence, mais pour le travail c’est comme tu le sens.
— Je… je dois réfléchir. Je te dirais ça demain. »

Lissandre le raccompagna jusqu’à la porte. En rentrant chez lui, son esprit était embrumé, trop de questions y tournaient sans cesse pour qu’il ai le temps d’y répondre.

Mais après tout, lui qui trouvait son travail actuel lassant, ce pourrait bien être une reconversion intéressante.


Écrit le 1 Vendémiaire 230.

Sur les traces d’Ultrasim

La ville manquait toujours cruellement de force d’ordre. Il n’y avait pas de commissariat, pas de patrouille, même pas un seul agent municipal, il fallait faire venir la police nationale ou la gendarmerie depuis une ville voisine à 30 minutes de route si on en avait besoin. Si certaines et certains trouvaient ça acceptable, voire préférable, à une police présente au cœur de la vie civile, ça n’était clairement pas le cas d’Alìs Bettina. Iel avait comme ambition, au-delà du fait d’être dans la police, de devenir læ prochain·e super-héroïne local·e , d’enfin mettre un terme à la gangrène qui rongeait la ville depuis bien trop longtemps.

Il avait été de celles et ceux qui avaient fait de nombreuses manifestations et appels aux élu locaux et régionaux pour enfin investir dans les infrastructure policière ainsi que dans le recrutement de nouveaux membres, stationnés proche de la ville. Une force de police lointaine ne sert à rien sinon à vaguement rassurer les gens, et encore. Malgré les pressions de leur part, et le soutient de l’Ultrasim local, rien n’avait encore été fait. La réponse d’Alìs face à cet absence de mesure fut simple : devenir justicière sans l’accord de la ville. Après tout, c’est ce qu’avait fait l’Ultrasim local, et tout le monde ou presque lui en était reconnaissant. Certes iel n’étaient qu’ado mais iel ne se laissait pas arrêter par ça. Il y avait trop de corruption et de crime dans cette ville pour qu’iel se permette de ne rien faire.

Après avoir tenté de mener différentes enquêtes sur les crimes locaux, et notamment sur l’organisation criminelle qui semblait avoir fait main basse sur la ville depuis qu’iel était enfant, iel rencontra Ultrasim. Alìs avait son soutient total dans son entreprise. L’héroïne, ou le héros, avait trop besoin d’aide pour laisser passer passer une occasion comme celle-ci apparemment.

Bientôt, l’ado pourrait découvrir qui se cachait derrière la mafia locale et, avec l’aide de son héroïne, mettre enfin un terme à son hégémonie et ramener la tranquillité dans sa ville, iel en était certain·e.


Écrit le 3 Vendémiaire 229.

Une enfance heureuse

Avertissement de contenu : mort.


La mèche blonde d’Astrid lui tombait sur les yeux tandis qu’elle se penchait vers Ravier. Le petit bonhomme ne savait même pas encore marcher et commençait tout juste à prononcer quelques mots. Elle l’attrapa et le berça pour l’aider à s’endormir. Elle ressentait la chaleur caractéristique d’un amour inconditionnel, mais malgré cela, elle était angoissée. Elle n’avait jamais pris le temps de penser à ça depuis que cette période de sa vie était terminée. Mais rien ne pourrait effacer ces années, et avoir un enfant désormais ne pouvait que lui rappeler ces évènements.

Lorsqu’elle était encore enfant, elle vivait avec sa mère et ses grand-parents, son père étant parti très tôt dans son enfance. Elle se souvenait vaguement de lui, mais la forme de son visage lui échappait et son nom lui était inconnu aujourd’hui. Un jour, il ne revint pas, tout simplement. Ce jour là, sa mère pleura toute la nuit seule dans sa chambre. Au matin, elle ne semblait être qu’une coquille vide manquant de sommeil et remplie chagrin. Petit à petit, elle se reconstruisit seule, apprenant à vivre pour elle-même et pour son enfant, et ce fut probablement la période la plus heureuse de l’enfance d’Astrid.

Les années passèrent, et Astrid grandit dans l’innocence relative que l’on accorde si souvent aux enfants. Relative car malgré les efforts de sa mère, elle voyait bien que celle-ci allait de plus en plus mal. Plus tard, on lui expliqua qu’elle était atteinte de mucoviscidose, mais à ce moment là tout ce qu’elle comprenait c’était que sa mère avait de plus en plus de difficultés à faire des efforts et à respirer, jusqu’au jour où elle n’y arriva plus du tout.

Elle était dans la chambre d’hôpital avec sa mère. Cette dernière dormait et était branchée à tout un tas de machine qui angoissait l’enfant qu’était Astrid. Elle ne comprenait pas pourquoi elle était là. Elle ne comprit pas non plus lorsque les médecins s’agitèrent autour de sa mère et qu’elle fut mise à l’écart de la pièce. Elle ne compris qu’une chose, lorsque le médecin lui parla après une éternité à attendre à l’extérieur de la chambre : sa mère n’était plus là pour elle désormais.

Après cela, elle fut persuadée de voir sa mère la nuit, qu’elle hantait la maison et errait sans but. Elle vécu à ce moment-là avec ses grand-parents maternels, Astier et Aline. Eux aussi avaient beaucoup souffert de la mort de leur enfant, bien qu’iels tentent, sans grand succès, de le cacher aux yeux de leur petite-fille. Cette évènement sembla profondément ébranler leur couple, pourtant solide depuis plus de quarante ans. Les disputes devenaient plus régulières, plus fortes à chaque fois, sans qu’aucun des deux ne fasse réellement d’efforts pour se raccommoder avec l’autre.

Au bout de quelques années, l’inévitable se produit et iels se séparèrent. Astrid rentrait alors de son lycée, ne trouvant pas Astier dans la maison elle alla voir sa grand-mère. Aline lui expliqua alors gauchement ce qu’il s’était passé durant son absence. La petite-fille sentit son cœur se serrer, elle venait encore de perdre un des deux seuls membres de sa famille. Elle s’enferma dans sa chambre et pleura autant que lorsqu’elle avait perdu sa mère, elle était terrifiée de se retrouver totalement seule lorsque sa grand-mère l’abandonnerait à son tour. Celle-ci tenta de la rassurer, elle n’allait pas l’abandonner, pour rien au monde elle ne ferait ça.

Mais ce fut le cas. Une nuit alors qu’Astrid regardait la télévision, elle aperçut sa mère du coin de l’œil, comme ce fut le cas de nombreuses fois depuis sa disparition. Elle se leva et suivi discrètement la trace du fantôme, jusque dans la cuisine. Elle vit alors sa grand-mère, dos à elle et le fantôme qui s’approchait lentement d’elle. Elle était sur le point l’appeler, pour qu’elle voit, pour qu’elle ne pense plus que sa petite-fille était folle. Mais avant qu’elle n’eut le temps de faire quoi que ce soit, le fantôme se matérialisa nettement et hurla sur Aline. La grand-mère tenta de hurler de peur en retour, mais rien ne sorti de sa bouche. Elle mit sa main sur sa poitrine quelques secondes avant de s’effondrer, inconsciente, sur le sol. Astrid accourut vers elle et tenta de la réveiller, sans succès. Elle se jeta alors sur le téléphone pour appeler le SAMU. Ils vinrent au bout de très longues minutes, au cours desquelles Astrid tentait toujours de réveiller sa grand-mère. Lorsque les ambulanciers l’amenèrent à l’hôpital, elle les suivit dans l’ambulance, toujours terrifiée par ce qu’il venait de se produire.

Une fois arrivées, elles furent séparées et Astrid dut demeurer dans la, maintenant trop familière, salle d’attente. Au bout d’un temps qu’elle ne sut quantifier, la médecin arriva, le visage grave. Elle n’eut pas besoin d’explication, elle avait comprit l’essentiel, sa grand-mère l’avait abandonné comme elle le redoutait tant. Elle était seule maintenant.

Durant le reste de son adolescence elle dut veiller sur elle-même, son grand-père n’ayant donné aucun signe de vie depuis longtemps. Elle fit de petits boulots en sortant du lycée, éreintants pour la plupart, et tenta de garder des notes relativement correctes, avec un certain succès. Une fois parvenue à l’âge adulte elle tomba amoureuse et se maria avec Théo Pujol, un des seuls amis avec lesquels elle avait réussit à garder contact durant son adolescence. Ils finirent par décider d’avoir un enfant, et maintenant elle se retrouvait paralysée par ses souvenirs alors qu’elle le tenait dans ses bras. Elle ne voulait pas lui faire subir la même chose, elle avait peur de lui avoir transmis la maladie de sa mère, elle avait peur que son couple explose comme celui de ses parents et de ses grand-parents, elle était soudainement envahie de doute.

C’est alors que le petit Ravier attrapa son doigt avec ses petites mains, il dormait paisiblement contre sa mère. Ses doutes s’évanouirent alors, quoi qu’il arrive, elle serait là pour lui, elle ferait tout son possible pour lui et son bonheur.


Écrit le 6 Vendémiaire 230.